Les jeunes filles qui donnent naissance à un enfant lors de leur adolescence sont fréquemment victimes de discriminations, dans tous les domaines. Elles ont pourtant des droits.



Une adolescente dans un orphelinat.


Maman à quinze ans, Anna tente tant bien que mal de s’en sortir depuis la naissance de sa fille Rachel, il y a deux ans. « Ma vie est un cauchemar », sanglote-t-elle. Comme une majorité de mères adolescentes dans la province du Nord-Kivu, Anna est rejetée par la société. « Les mères adolescentes sont discriminées en famille, dans les institutions scolaires et dans le milieu du travail. Pourtant, elles ont des droits comme tous les Congolais », rappelle Matata Safari, chef de la « Division provinciale des droits de l’homme ».

Bien souvent, la découverte de leur grossesse est mal acceptée par leur entourage familial et social. « Quatre-vingt dix pour cent d’entre elles disent se sentir rejetées et victimes de discriminations », explique Emmanuel Mulume, chargé de programme auprès d’une « ONG » spécialisée, l’« Action de la promotion de la fille mère (APROFIME) ». Ces très jeunes mamans risquent alors de rapidement basculer vers une situation d’isolement. Certaines sont abandonnées non seulement par leur compagnon, mais aussi par leur propre famille. « Plus de 40 pourcent des parents de mères adolescentes jettent leur fille à la rue », estime Jeanine Bandu, qui travaille aussi pour l’« APROFIME ».

En République Démocratique du Congo, la majorité sexuelle est fixée à quatorze ans pour les filles et dix-huit ans pour les garçons. « Soixante pourcent des filles pubères ont déjà des rapports sexuels. Les plus jeunes tombent enceintes dès douze ans », selon Adelphine Itoga, coordinatrice de l’organisation non-gouvernementale « INUKA », qui vient en aide aux jeunes filles en difficulté et à leurs enfants.

Désormais responsables de deux vies, ces mamans ont plus de mal que les autres filles de leur âge à trouver un mari. Plus d’une fois sur deux, le père de leur enfant ne les épouse pas. Bien souvent, il rejette la responsabilité du nouveau-né sur les parents de la fille. Or, les grands-parents n’ont pas toujours les moyens de l’élever. « Au quartier Birere de Goma, il y a des familles de plusieurs filles qui comptent jusqu’à quatre enfants abandonnés », selon Adelphine Itoga.

Pas facile non plus de poursuivre les études, pour les jeunes mamans. D’abord, elles sont persona non grata dans certains établissements conventionnés, c’est-à-dire gérés par une institution privée. « Pour des raisons de discipline, les autorités ecclésiastiques promeuvent la + chastetéparmi les valeurs morales à respecter tout au long de la jeunesse, jusqu’au mariage », explique le pasteur Bienfait Mbaire Kasiwa, principal de l’« institut Faraja de Goma », du réseau de la « Communauté des églises pentecôtistes d’Afrique centrale ». « Aucune loi du pays, ni de l’Eglise, n’interdit l’inscription de fille-mères dans nos écoles, mais le fait est que nous ne les acceptons pas », admet l’abbé Floribert Ngaliko, préfet du « collège Mwanga à Goma (chef d’établissement jésuite) ».

Une jeune fille raconte qu’elle a dû interrompre sa scolarité, une fois sa condition découverte. « J’ai suivi les cours pendant cinq mois, puis le directeur a appris par mon école de provenance que j’avais un enfant. J’ai été mise à la porte en pleine année scolaire », raconte Safi, qui avait rejoint les bancs de l’« Institut Ndahura de Goma » peu après avoir sevré son bébé. Selon Maître Nelly Lumbulumbu, qui travaille pour la « Dynamique des femmes juristes du Nord-Kivu », une organisation de défense des droits des femmes vulnérables, « dans 80 pourcent des cas, la fille doit assumer seule toutes les conséquences de la grossesse, tandis que le garçon poursuit tranquillement ses études ».

Effectivement, on parle de filles-mères, mais jamais de garçons-pères. C’est bien ce qui semble injuste à la jeune Anna. « Nous sommes méprisées par nos condisciples, voire par certains enseignants », se plaint-elle. Se sentant pointée du doigt, critiquée par ses amies, Anna a perdu la joie de vivre. Depuis que son professeur de français l’a traitée de « fille sans valeur », elle ne se résoud pas à reprendre le chemin de l’école.

Pendant ce temps, le père de l’enfant poursuit ses études à l’« Université de Goma (UNIGOM) ». Il dit ne pas vouloir demander à sa famille de prendre en charge son nouveau-né en plus de sa propre éducation. « Ma vie dépend entièrement de mes parents. Je n’oserais pas leur faire porter la double responsabilité d’Anna et de mon enfant », confesse Jean-Marie, 22 ans. La discrimination commise à l’égard de la fille-mère est un problème de coutume, explique Matata Safari, chef de la « Division provinciale des droits de l’homme ».

« Une fois rejetée par sa famille et par celle du garçon, la fille se retrouve dans une famille d’accueil où elle est traitée comme une domestique », raconte Safari. Anna raconte en effet d’un air triste : « Mes parents m’ont rejetée à mon sixième mois de ma grossesse. Alors, j’ai été accueillie dans une famille chrétienne qui m’a prise en charge ». Cette famille a réglé les 20 dollars américains requis par la maternité à la naissance de Rachel. Depuis, pour les rembourser, Anna participe aux travaux ménagers. Elle doit encore assumer seule les soins médicaux de son enfant, les lotions, les habits et la nourriture. La mère d’Anna a toujours l’air en colère lorsqu’elle parle de la situation de sa fille.

« Pour la famille, se débarrasser d’une mère adolescente est une façon de la responsabiliser afin qu’elle assume les conséquences de ses actes » explique-t-elle. Résultat, les jeunes mères ont bien souvent un faible niveau d’études et participent à de petits commerces. « Une enquête menée au sein des entreprises du Nord-Kivu a montré que les filles-mères étaient absentes des listes des travailleurs resencés. Victimes de préjugés et de dédain, elles se déclarent juste célibataires », remarque le secrétaire provincial de l’« Union Nationale des Travailleurs du Congo (UNTC) Nord-Kivu », Mr Benoit Kamwira. « La non-représentativité des filles-mères dans les organisations est liée à leur traumatisme. Leur réintégration sociale est le fruit d’un long travail » poursuit Adelphine Itongwa, de l’« ONG INUKA ».

Son association organise des séances de sensibilisation et donne du travail à une vingtaine de filles-mères devenues couturières. Au lieu de souffrir en silence du rejet dont elles sont victimes, ces adolescentes peuvent réclamer la protection qui leur est dûe. Elles peuvent en particulier réclamer le partage des frais. « La loi congolaise ne pénalise pas les parents, mais l’Etat recommande la prise en charge de l’enfant », précise Maitre Nelly Lumbulumbu, qui oriente les plaintes de filles-mères en quête d’assistance vers les instances judiciaires.

Son organisation, la « Dynamique des femmes juristes du Nord-Kivu », organise aussi des médiations visant à une prise en charge de l’enfant par le garçon ou par sa famille. Quand une requête aboutit, la fille reçoit de la part du garçon une petite somme d’argent (20 à 30 dollars américains par mois) pour subvenir aux besoins de son enfant. Également à la recherche de solutions, la Division provinciale des droits de l’homme envoie des sensibilisateurs de masse sur terrain pour réconcilier les familles et faciliter la réinsertion des filles. Mais certaines d’entre elles restent traumatisées et livrées à elles-mêmes. Elle sont alors plus vulnérables aux conduites à risque et à d’autres grossesses non désirées. L’éducation de leurs enfants reste en suspens.

Parfois, elles ont recours à la prostitution, ce qui peut les conduire à tomber enceintes à nouveau. « À peine plus de la moitié des filles-mères utilisent des contraceptifs. Employer un moyen de contraception évite pourtant de nouvelles grossesses » explique Blaise Kakule, pharmacien à Goma. L’organisation de Maitre Lumbulumbu distribue des dépliants éducatifs dans les écoles afin de sensibiliser filles et des garçons à une sexualité responsable. « Le partage de responsabilité entre les deux familles est indispensable » conclut-elle.

Mis à jour (Mardi, 19 Juin 2012 12:15)

 

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